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Publié le par Serge Hardy

L'euskal : Stalingrad sur trail

"La course est neutralisée !". C'est par ces mots que je suis accueilli au ravitaillement d'Egantza. Bienvenue sur l'Euskal ultratrail ; le GPS indique 105km, le papier 101. Je pointe à la 26ème place. En gros il reste 30 km à tirer.

Une course neutralisée, c'est tout le monde qui s'arrête (non, quand même pas pile à l'endroit où on est, sur un pied, comme quand on claquait dans les mains dans la cour de récréation), en attendant que l'organisation de la course relance ou arrête la course. La pause en quelque sorte...

Depuis ce matin les conditions sur les montagnes basques sont plutôt du genre rugueuses : la pluie et le vent en continu, avec un brouillard à couper au couteau qui rend la nuit plus blanche que noire. A quoi on pense dans tout ça ? Ben un peu à tout et des fois à rien... Comme Goulsary, l'étalon fougueux dont l'immense écrivain Tchinguiz Aïtmatov[1] racontait la vie, on cherche dans le vent l'odeur de sa harde...

Un peu au dessus du ravitaillement je viens de me rater un bon coup : quelques balises ont été arrachées par le vent, je poursuis plus ou moins dans l'axe des précédentes et... pas de nouvelles balises... Du coup demi-tour et ... pas moyen de retrouver les précédentes. Damned ! On y voit à deux mètres, le vent souffle, la pluie tombe et le corps trempé se refroidit vite. Bon, on se calme, on mobilise ce qui reste de neurones en état de marche pour retrouver le parcours, ouf !

Nous commençons à être quelques uns dans la petite bergerie qui sert de point de contrôle et de ravitaillement. L'ami Jojo[2] est arrivé juste derrière moi. Certains baissent la garde, annoncent qu'ils abandonnent, d'autres serrent les dents. Un feu de bois crépite dans la cheminée, je retire ma veste trempée et la mets à sécher. Bon y'a quoi à manger là dedans ? Tucs, fromage : gloup gloup... Oh ! il y a aussi des petits sandwichs au saucisson ! Non... ça c'est pas bon pour la course le saucisson, enfin, c'est une déduction toute personnelle, basée sur quelques expériences concrètes... Alors pas de saucisson... des fois que la course repartirait.

Les bénévoles qui tiennent la boutique nous racontent les galères des uns et des autres, l'hypothermie sévère de la première féminine, le premier qui s'est perdu et qui du coup à aussi... perdu sa première place, le gars qui s’est planté son bâton dans la cuisse ( !). La radio grésille, ça tergiverse, on ne sait toujours pas si la course repartira ou pas. Depuis une heure que je suis là, la cabane s'est bien remplie. Les trailers trempés se partagent en deux camps : les "abandons" et les "finishers". Il y a ceux qui se couchent dans les lits du fond, ils s'enroulent dans les couvertures ; ceux là ne repartiront pas...

Ca commence à s'agiter dans la radio, décision dans 15 minutes, après une énième tentative de rebalisage. Je reprends mon sac ; je remets des barres et des gels dans les poches avant, je remplis les deux bidons d'eau : "approvisionnez". Je tâte la veste : c'est à peu près sec. Allez, je la remets : "armez". Il y en a qui râlent. J’ai entendu ça « De toute façon, si ça repart j’abandonne ». De bonne foi un bénévole demande « Tu abandonnes ?». Réponse : « Si j’abandonne là, je suis comptabilisé comme abandon ? » « Ben euh, oui » (ce qui semble logique…) « mais si j’abandonne pas et que la course est stoppée, alors je suis pas compté comme abandon ? » « Ben euh non » « Bon, ben, je vais attendre un peu alors ! » Un malin, limite truand, celui là, faut juste espérer qu’il ne gargarise pas trop à coup de formules sur « l’esprit du trail »…

Comment est ce qu'on choisit son camp ? Mais est ce qu’on choisit toujours consciemment ? A quoi on pense ? Des combats, on en a perdu des tonnes. Il y a ceux qu’on mène en bande, ceux qu’on mène tout seul, ceux qu’on mène contre d’autres et ceux qu’on mène contre soi même.

Là c’est un combat solitaire, l’ennemi c’est le corps qui voudrait rester au chaud, le cerveau qui voudrait se mettre au repos. C’est qui les alliés ?

Ben toujours un peu pareil : la copine, les copains, les parents, les métallos licenciés et les forçats des chaînes de production… le clan, la harde, les nôtres quoi. On veut qu’ils soient fiers de nous. Une vieille chanson[3] ressort des méandres du cerveau : « ta patrie, c’est d’abord ta mère… ».

Nouvelle agitation dans la radio « Crrrrrr…. La course est stoppée…. Crrrr…. Je répète, la course est stoppée. Les coureurs restent sur les ravitaillements où ils sont arrêtés, nous allons les rapatrier sur St Etienne de Baïgory ». Traduction : « Cessez le feu »

Soupir de soulagement, tout le monde se détend. C’est que ça n’aurait pas été franchement drôle de repartir pour encore quelques heures dans la pluie, le vent et le brouillard. Les muscles commençaient à se raidir, les yeux à s’alourdir…

Allez, on fête ça : sandwich au saucisson ! Et le plus dodu de la bande s’il vous plait ! « Approvisionnez »

Rendez-vous en 2016

[1] Tchinguiz Aïtmatov, Goulsary, éditions du rocher. L’histoire d’un étalon dans un pays « cavalier », le Kirghizstan…

[2] Alias Joël Caer, organisateur du magnifique "trail de l'Aber Wrach", sans doute la course la plus intéressante de la région brestoise... à faire absolument !

[3] Les soldats du 17ième

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