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Publié le par Serge Hardy

LENIN RACE - JUILLET 2014

Il y a trois jours j'étais au même endroit et il faisait beau, incroyablement beau... Un sommet de plus de 7000 façon plage, avec pause de 45 mn là haut, photos et taillage de bavette, tout ça avec vue grandiose sur tout le Pamir Tadjik. L'ami Jean Mich était aux anges, c'était son premier "7000".

Flottant au dessus des autres montagnes, il y avait le Korjenevskaïa, le pic Communisme. Souvenirs souvenirs...

Là, dans la voie normale du Lénine, c'est l'enfer. Je suis à genoux au sommet du "rasoir", vers 6800m et, dans le vent déchaîné, je n'arrive même pas à me relever. Ca fait déjà un petit moment que les feux sont à l'orange, et là ça vient franchement de passer au rouge. Le "rasoir" en question, c'est le passage un peu raide de la voie ; une arête neigeuse assez exposée au vent, qui remonte sur une petite centaine de mètres. Il y a une corde fixe qui traîne et, oui je l'avoue, dans les rafales de vent qui me déséquilibraient, je m'y suis aggripé... Pour tout dire, le rasoir, je l'ai gravi façon chimpanzé accroché à sa liane.

Sauf qu'il fait un temps à ne pas mettre un chimpanzé dehors...

Je sens le bout de mon nez qui gèle et régulièrement je remonte le foulard que j'ai autour du cou. Ce qui a deux effets quasi immédiats : me réchauffer le nez et... embuer mes lunettes de soleil ! La vie commence à devenir un peu compliquée...

Depuis ce matin, nous sommes 22 à nous agiter là dedans, 22 "malades" d'après certains...

Coup de pistolet à 4h00 pour ce qui est sans nul doute la course la plus haute du monde : départ à 4400m et arrivée à 7134m. Une course ? Euh, oui, enfin au début on court, et puis 50 m après, tout le monde se calme un peu. Les malins, ceux qui en plus des jambes sont dotés d'un cerveau, sont partis en chaussures de trail (des modèles spécifiques pour la course sur neige, avec des guètres... nous on ne savait même pas que ça existait !), pour changer d'équipement au camp 3, à 6100m.

Histoire de ne pas s'alléger de quelques orteils pour les années à venir...

Avec les grosses aux pieds j'ai bien cru que j'allais vomir, avant de passer en mode "marche rapide".

Arrivée au camp 3 un peu moins de 4h30 après le départ. J'étais assez content de moi ; je remontais tranquillement dans le classement : les jeunes ça part toujours trop vite... Mais voilà, ça avait l'air de se gâter sur l'arête. Pourtant au camp 3, les juges de course étaient imperturbables : l'arrivée était maintenue au sommet et pas avancée plus bas. Une dernière gorgée de thé chaud, en prévision d'un sale moment à passer...

Entre le camp 3 et le camp 4, tout à commencé à se compliquer. Le froid, la neige, le vent... Un peu en dessous de camp 4, Kolia, tout en descendant, me crie "It's enough for me !".

Kolia*... Lui qui en 2009 avait conclu notre ascension du Pobieda par ces mots "Il y avait un peu de vent quand même..." Un peu de vent ? Sur l'arête du grand méchant loup des 7000 d'Asie Centrale, à 7000m, j'avais alors bien cru que j'allais m'envoler. Je m'en étais finalement tiré avec une bonne gelure du nez, qui du coup s'était transformé en un genre de patate noirâtre qui fût paraît-il très comique (avant de finir par reprendre sa forme et sa couleur originale, comme maman l'a fabriqué...).

Un peu après, c'est Sebastian que je croise. La situation ne semble pas très claire ; au camp 4 (6400m) on lui a plutôt conseillé de redescendre.

Tiens, justement le voilà le camp 4 : une seule tente, balayée par les rafales de vent. Je la secoue en criant : "Y'a quelqu'un qui vit là dedans ?". Une tête connue sort de là. "Serge ! Comment ça va ?". "Ben, ça pourrait être pire... Bon, elle se fait où l'arrivée ?". "Ben, euh, au sommet !".

Bienvenue chez les alpinistes russes : Accolades et engagement au programme !

Ici quand tu serres la louche des copains que tu n'as pas vus depuis deux ans, tu sens parfois comme un vide nouveau au bout des doigts : les grosses montagnes ont prélevé leur dîme à la saison précédente...

Et la vodka pour réchauffer l'athmosphère... avec toujours ce toast terrible. Celui où on n'entrechoque pas les verres : celui pour "les amis qui ne reviendront pas"...

On continue alors... Jusqu'où ? Ou est la limite ? Un jeune russe, Victor, me suit dans cette affaire. On essaie de ne pas trop se perdre de vue.

En haut du "rasoir", quand je regarde vers le bas, je le vois de temps en temps, lorque la neige soufflée par le vent retombe un peu. Il a l'air d'avoir comme un doute... Moi aussi d'ailleurs !

En haut du "rasoir", il y a aussi Semion, le deuxième de la course (en moins de 6 heures !), qui redescend. On essaie de se parler mais, dans les hurlements du vent, on a bien du mal à se comprendre.

"Attention, tu as le nez qui gèle !" (cet appendice, depuis sa mésaventure, a une facheuse tendance à prendre des teintes étranges, mais rassurez vous, au risque de loucher fortement, je le tiens à l'oeil...)

"Non, c'est bon, il est pas gelé !".

"T'es fou ! Tu vas perdre ton nez !"

"Je suis pas fou ! Je descend !"

Descente à trois, en se surveillant les uns les autres. Parfois il faut s'accroupir en plantant solidement les bâtons pour laisser passer une bourrasque. Retour au camp 3, thé chaud, petits gâteaux...

Personne ne pensera à moi en portant le toast fatidique...

* : Kolia Totmianin recut le piolet d'or, pour l'ascension de la face Nord du Jannu, en 2004

Lenin race
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Groupe d'analyse des pratiques 14/10/2014 06:01

Je vous complimente pour votre critique. c'est un vrai boulot d'écriture. Développez

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